Daniel Thiery

Moustiers-Sainte-Marie

 

MOUSTIERS-SAINTE-MARIE

 

Faisait partie du diocèse de Riez et chef-lieu de viguerie, aujourd’hui chef-lieu de canton. Le vaste territoire de la commune, 8797 hectares, s’étend à l’est de Riez, offrant différents paysages de collines, plateaux et vallons étagés entre 500 et 1500 mètres d’altitude. Les sites antiques se sont révélés nombreux s’échelonnant du Néolothique à l’Antiquité tardive (CAG, n° 135, p. 317-323). Les 2500 habitants de 1315 furent le maximum de population atteint. Réduite à 810 habitants en 1471, la population se redresse pour parvenir à 1955 personnes en 1765 et recommencer à se réduire pour se stabiliser autour des 700 habitants à l’heure actuelle (Atlas, p. 186). Le nom est issu du mot monasterium, monastère, quand au Ve siècle le saint évêque de Riez Maxime fit venir de l’abbaye de Lérins un groupe de moines qui s’installèrent dans les grottes des falaises de Moustiers et du Verdon pour y vivre en anachorètes. Après les invasions lombardes et sarrasines, périodes d’instabilité où les moines furent chassés de leurs solitudes, il faut attendre le XIe siècle pour les voir revenir avec les abbayes de Saint-Victor et de Lérins.

 

L’église du castrum est sous le titre de Sainte-Marie et est déjà citée en 1009, ecclesia sancte Marie in Monasterium quand un certain Rostaing lui fait don d’un manse (CSV II, n° 772, p. 119). Elle apparaît ensuite en 1052, ecclesia sancte Marie que videtur esse fundata in castro quod Monasterium dicitur (CL, CCXI, p. 214). A cette date elle est desservie par le prêtre Riculfe qui possède de nombreux biens dans le territoire. L’évêque de Riez, Bertrand, décide avec lui de fonder dans l’église de Moustiers un collège de chanoines réguliers auxquels se joindrait Riculfe qui, à cette occasion, fait don de tous ses biens, terres cultes et incultes, vignes, arbres, jardins, prés et moulins. Il donne également la moitié des offrandes des vivants et celles faites pour les morts qu’il possède à l’église Sainte-Croix. Ce collège de chanoines durera jusqu’en 1097, date à laquelle l’évêque de Riez Augier fait don des églises de Moustiers, ecclesiis Monasterii, à l’abbaye de Lérins, à savoir l’église du castrum appelé Moustiers avec toutes les églises et leurs droits de toute la vallée dudit castrum qui sont connues comme appartenant à ladite église (CL, CCXII, p. 215-217). Dans une charte du 5 mai de la même année, Guillaume de Moustiers et son épouse Adelais donnent au monastère de Lérins et à l’église Sainte-Marie tous leurs biens qu’ils possèdent in castello Monasterii (CL, CCXIII, p. 217). C’est peu de temps après, en 1113, qu’est donnée la liste de toutes les églises réparties sur le territoire de Moustiers : ecclesia sancte Marie de Rupe, et ecclesia sancti Johannis, et ecclesia sancti Cyrici et ecclesia sancte Cruce et ecclesia sancti Saturnini (CL, CCXIV, p. 218).

 

L’église est déjà existante en 1009, puis en 1052 date à laquelle elle devient le siège d’une communauté de chanoines réguliers pour parvenir aux mains de l’abbaye de Lérins en 1097. On ne connaît pas son aspect d’alors car elle fut entièrement reconstruite au XIIe siècle. Classée MH en 1913, c’est un vaste édifice comptant cinq travées voûtées en berceau brisé. Mais le principal caractère esthétique de l’église lui est conféré par son clocher-tour, adossé au flanc sud, mesurant 22 m de haut (Collier, p. 86-87). C’est le morceau de bravoure de l’élévation extérieure (Alpes Romanes, p. 285-289).

 

300. Notre-Dame de Beauvoir ou de la Roche

 

C’est en 1113 qu’est confirmé à l’abbaye de Lérins la possession de l’ecclesia sancte Marie de Rupe, mais la tradition veut qu’elle ait été fondée par l’empereur Charlemagne. C’est ce qu’affirme Bartel, église dédiée à la Vierge de l’Annonciation sous le vocable de Roca, date de Charlemagne. Il estime même que ce temple très antique a été élevé par Fauste de Riez, successeur de Maxime et que Sidoine Appolinaire le cite dans son Apologie de Fauste (p. 55-56). Très tôt, la chapelle va devenir un lieu de pèlerinage. Ce dernier est confirmé le 19 mai 1346 où le pape Clément VI accorde des indulgences aux personnes qui visiteront la chapelle de la Beate Marie de Bellovidere dépendant du prieuré de Moustiers (CL 2, XCI, p. 148-149). Bartel évoque également que lors du Jubilé de l’année 1300, de nombreux archevêques et évêques accordèrent 40 jours d’indulgence aux pèlerins se rendant à la chapelle. Cette chapelle est placée dans une situation d’un pittoresque unique : campée tout au haut de la gorge qui fend en deux la falaise dominant Moustiers, accotée de la lance noire d’un cyprès, elle semble en symbiose avec la pierre et comme une excroissance géologique (Collier, p. 87). Cet auteur et Alpes Romanes estiment que la partie romane de l’édifice date du XIIe siècle (p. 285). Il a été classé MH en 1921.

 

301. Prieuré Saint-Jean

 

Pour J.-P. Poly, la villa nomine Ardas cum ecclesie Sancti Johannis citée en 909 par le cartulaire de Cluny I, n° 106 parmi les biens de Fouquier, serait à placer à Moustiers à l’emplacement de la chapelle Saint-Jean [1]. Le prieuré est ensuite confirmé en 1079 par le pape Grégoire VII comme dépendant de l’abbaye de Saint-Victor, cella apud castrum quod vocatur Monasterium (CSV II, n° 843, p. 218). C’est en 1098 que nous connaissons le titulaire de l’église du prieuré dans la liste que l’évêque de Riez Augier dresse des églises dépendant de Saint-Victor, ecclesia sancti Johannis ante monasterium (II, n° 697, p. 39). L’église commence seulement à être (re)bâtie car entre 1099 et 1106 un don à Saint-Victor et à l’abbé Richard par Guillaume, fils de Guillaume l’Aîné, de terres à Moustiers, pour doter l’église de Saint-Jean que les moines y font bâtir [2]. Puis, en 1113, le prieuré fait partie des biens de l’abbaye de Lérins. Elle est citée par les Pouillés en 1274 et 1351, avec le capellanus Sancti Johannis et le prior Sancti Johannis de Mosteriis (p. 108 et 111). Bartel reconnaît le bénéfice ou prieuré rural sous le titre de Saint-Jean dépendant de Saint Victor de Marseille (p. 58). Le Pouillé de 1730 du diocèse de Riez lui attribue même un qualificatif, prieuré Saint-Jean de l’Aval, prieuré monacal, au chapitre de Saint-Victor (5 G 4, n° 105). Vendue à la Révolution, l’église a perdu l’abside et la voûte, le reste ayant été transformé en grange (Collier, p. 142). Le quartier Saint-Jean est situé à 1000 mètres au SSO du village. Le cadastre napoléonien de 1835 en section A 5 figure un bâtiment avec une abside en hémicycle orientée vers l’est.

 

302. Chapelle Saint-Saturnin

 

Elle fait partie des églises citées nommément en 1113 comme dépendant de l’abbaye de Lérins, mais devait déjà exister en 1052 lors de la donation à Lérins des églises du terroir de Moustiers. Au cours de ce même siècle Guillaume Tasilis fait don à l’église Saint-Saturnin d’une terre entourant l’église, donum terra circumcirca ecclesiam sancti Saturnini, qui est située sous le castrum (CL, CCXVI, p. 220). Les Pouillés citent un capellanus Sancti Saturnini en 1274 (p. 108). Puis elle n’apparaît plus par la suite. Les ruines du prieuré sont situées tout au sud de la commune au lieu-dit Ferme de St Saturnin près du lac de Sainte-Croix. Elle est englobée dans une maison du XIXe. C’était une nef unique suivie d’une abside semi-circulaire. Les murs sont en petit appareil et le cul-de-four en tuf bien appareillé. Ces vestiges remontent au début du XIIe siècle (Alpes Romanes, p. 289 et Collier, p. 142). La CAG signale un site antique sur le lieu même de la chapelle (p. 321). Le cadastre de 1835, section D 3 figure un bâtiment muni d’une abside en hémicycle et d’une nef latérale (parcelle 998).

 

303. Chapelle Saint-Michel

 

Elle n’est pas citée en 1052 avec les autres églises données à l’abbaye de Lérins, mais apparaît en 1259 lors de la confirmation des possessions de Lérins par le pape Alexandre IV, in diocesi Regensi, ecclesias Sanctae Mariae et Sancti Michaelis de Monsteriis (CL 2, IV, p. 6). Elle est également citée à la fin du XIIe siècle lors de la donation de diverses propriétés au prieuré de Moustiers, dont une terre qui est supra Sanctum Michaelem (CL 2, XCIII, p. 150). Elle n’est plus nommée par la suite, ni par les Pouillés, ni par Bartel. La carte de Cassini indique juste au sud du village de Moustiers, une chapelle St Michel en ruine et le cadastre de 1823 un quartier St-Michel dans la section G 2. Le toponyme subsiste encore sur les cartes IGN.

 

304. Prieuré Saint-Martin et la villa carolingienne d’Orbesio

 

Ce prieuré est cité par Abbayes et Prieurés : Ourbès. Orbarium. Prieuré Saint-Martin, dépendant de Saint-Victor qui le possédait à l’époque carolingienne (p. 63). R. Collier ajoute : chapelle d’Ourbès. Sur un plateau désert, envahi par la forêt. Le lieu-dit est mentionné depuis l’époque carolingienne. Il subsiste une partie de l’abside en cul-de-four, le début des murs latéraux. Pas de mouluration, appareil fruste mais mortier très dur. Fin XIe siècle (p. 142). Ne donnant pas leurs sources concernant l’époque carolingienne, il faut trouver un texte fourni par le CGN 2, n° 41, col. 33, où est citée la villa Orbesio. Vers 780, un missus dominicus nommé Vernarius envoie un rapport à Charlemagne concernant les réclamations de l’évêque de Marseille en faveur de l’abbaye de Saint-Victor. Il s’agit de trois villae qui ont été spoliées lors des troubles survenus en Provence entre 732 et 739. Ces trois villae sont la villa Bedata in pago Aquense, la villa Orbesio in pago Regense et la villa Caladio in pago Dignense. La même année, la même Vernarius se rendra à Digne pour restituer la villa Caladio à Saint-Victor lors d’un plaid tenu le 23 février [3].

 

Les villae Bedata et Caladio sont ensuite dénombrées par le polyptique de Wadalde de 814, mais pas celle d’Orbesio qui n’est plus citée par la suite. L’origine de ces fondations semble remonter au début du VIIIe siècle. En effet, dans les deux textes de 780 est cité le patrice Abbon, décédé, qui vécut jusqu’en 737. Il était précédé du patrice Metranus disparu vers 732, ce dernier étant successeur d’Antenor, lui-même précédé de Nemfidius [4]. Ces patrices ou comtes de Provence ont gouverné de 690 à 730 environ. Ils sont cités comme donateurs et protecteurs de Saint-Victor, l’un d’eux même spoliateur (Anténor). La villa Orbesio n’est pas qu’un domaine isolé mais comme tous les villae de cette période, elle est le siège d’un domaine plus ou moins étendu composé de colonicae et de vercarias comme les nomme le polyptique, c’est-à-dire de fermes (colonges) et de bergeries tenues par des tenanciers libres ou asservis. Mais le manque de descriptio ne permet pas de reconstituer le domaine de la villa d’Orbesio.

 

Ourbes aujourd’hui est situé à 5000 mètres au SE du village sur un plateau à 1000 mètres d’altitude dans la forêt domaniale de Montdenier. Le plateau est dominé au sud par la Crête de l’Ourbes culminant à 1213 mètres et au nord par le Val d’Angouire. Le prieuré Saint-Martin est cité ruiné par la carte de Cassini et les cartes modernes. Jacques Cru en donne une description et a decelé une rangée de fonds de cabanes [5]. A quelques 500 mètres à l’est du prieuré et à l’aplomb du Val d’Angouire et du torrent de Vallonge la carte IGN signale une tour ruinée qui devait participer à la défense du plateau.

 

305. Chapelle de la Miséricorde d’Averrès

 

Cette chapelle est uniquement citée par le Pouillé de 1730 qui ajoute qu’elle est accompagnée d’une bastide et de terres et qu’on y dit la messe tous les dimanches et fêtes de mai à septembre (n° 106). Le quartier d’Averrès est signalé uniquement par la carte de Cassini qui signale un édifice religieux, au nord du village et au NNO de Vincel, sur la rive gauche d’un ruisseau. Sur la carte IGN, il faut placer le site au bord du torrent du Riou, à l’endroit indiqué Ruines, à l’altitude de 980 mètres, sur un ancien chemin qui sert maintenant d’Itinéraire équestre. Le toponyme Averrès semble avoir été transformé par le cadastre de 1835 et les cartes actuelles en Naverre. Sur le cadastre figurent Naverre et le Bas Naverre avec trois batiments dont l’un semble posséder une abside en hémicycle (Section B 7, parcelle 1077). Cette chapelle semble avoir été édifiée pour desservir les habitants des quartiers situés au nord de la commune, plus de 4 kilomètres du village et de l’église paroissiale. Au XVIIIe siècle on y disait une messe tous les dimanches et fêtes pendant la belle saison.

 

306. Grotte-chapelle de la Madeleine

 

Comme la décrit R. Collier, la chapelle Sainte-Marie-Madeleine est moins une grotte qu’une anfractuosité de la haute falaise jurassique toisant le bourg. Il ajoute qu’elle passe pour avoir été le premier abri des moines de Lérins venus évangéliser le pays (p. 399). Elle est située non loin de la chapelle Notre-Dame de la Roche.

 

307. Chapelle Sainte-Anne

 

C’est la chapelle du cimetière situé immédiatement à la sortie et au sud du village. Les guides touristiques la qualifie de romane. D’après l’Office du Tourisme, elle aurait été reconstuite sans prétention au XVIIe siècle à l’aide des pierres d’une tour des remparts.

 

308. Chapelle Saint-Pierre

 

Elle n’est pas mentionnée dans les archives comme les premières que nous avons citées. Elle est située au sud de la commune au bord de la D 952 qui conduit au village. Elle aussi est qualifiée de chapelle romane du XIIe siècle, mais nous n’en possédons aucune description. La chapelle et ses abords sont un site inscrit.

 

Synthèse

 

Il ne reste aucune trace des églises Saint-Cyrice et Sainte-Croix citées en 1113. Par contre les édifices relevant de la période pré-castrale sont nombreux, à commencer par celui de Saint-Martin d’Ourbes dont la présence remonte au haut Moyen Age, à la fin de la période mérovigienne. Le territoire de Moustiers présente un condensé de l’organisation des paroisses rurales durant la fin du premier millénaire avec une multiplicité de lieux de culte en un dense réseau. Il correspond à un habitat dispersé que le regroupement dans le castrum au cours des XIe et XIIe siècles va anéantir et qu’il n’est pas toujours facile de reconstituer. A ce titre la commune de Moustiers est un cas exemplaire.

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[1] POLY, Saint-Mayeul et son temps, p. 157 et 179 (48).

[2] A. Villard et E. Baratier, Catalogue des chartes antérieures au XIe siècle (687-1112), AD BdR, Marseille, 1998, p. 111, n° 402.

[3] Le texte de la restitution de la villa de Chaudol est donné par GCN 2, n° 42 et par CSV I, n° 31, p. 41-46.

[4] P.A. Février (sous la direction de), La Provence des origines à l'an mil, Ouest-France, 1989, p. 462-463.

[5] Jacques CRU, Histoire des gorges du Verdon jusqu’à la Révolution, Edisud, 2001, p. 17-18.

 

Voir site Dignois