Daniel Thiery

Le Brusquet

 

LE BRUSQUET

 

Faisait partie du diocèse et de la viguerie de Digne, aujourd’hui dans le canton de La Javie. Une partie du territoire de 2225 hectares est implantée sur les larges berges de la rive gauche de la Bléone entre 600 et 700 m d’altitude. Outre quelques bastides dans la campagne, on reconnaît deux agglomérations, celles du Brusquet et du Mousteiret qui forment chacune une paroisse distincte.

 

Sources médiévales

 

CSV

814 (Polyptique de Vadalde, H 5, 6, 7, 9, 11, 17, 18, 19, 77). Dans l’Ager Caladius, sont référencés à Anana 4 colonicae, 2 vercarias, 1 villare, 1 pâturage et à Lebrosca 1 colonge. Anana est l’un des lieux les plus peuplés avec Chaudol de l’ager Caladius. Y réside un clerc.

1198, confirmation des biens du chapitre de Digne par le pape Alexandre III : les églises de Sainte-Marie de Mannano, Sainte-Marie d’Euzière, Saint-Maurice, Saint-André [1].

Pouillés

1351 : prebenda de Lauseria : 18 livres, cappellanus de Euseria : 8 livres.

1376 :    prior de Brusqueto, cappellanus de Mostayreto.

 

La confirmation de 1198 révèle quatre lieux de culte mais leur localisation et leur appartenance, pour certains, présentent des contradictions. Si l’on est assuré de situer Sainte-Marie d’Euzière sur la colline de Lauzière qui domine le village et l’église Saint-Maurice au Brusquet dans le cimetière actuel, il n’en est pas de même pour les deux autres.

 

Le Mousteiret indique une propriété monastique, il apparaît pour la première fois en 1320, Mosterii Sancti Andree (Isnard, p. 299). Mais depuis au moins le XIIe siècle, il est une possession de l’évêché de Digne. Isnard avance que Saint-André du Mousteiret était une possession de Lérins (Isnard, p. 299). Il s’appuie sans doute sur le tome II du cartulaire de Lérins, où, dans l’index géographique (p. 267) Henri Moris situe effectivement le prieuré Notre-Dame du Mousteiret au Brusquet. Mais dans sa classification par diocèse des prieurés de Lérins, il le place dans le diocèse de Senez (p. cv). Cet auteur, dans la série H des archives ecclésiastiques des Alpes-Maritimes reproduit la même contradiction. Dans l’index géographique (p. 236), il situe encore le Mousteiret dans la commune du Brusquet, mais le classe dans le diocèse de Senez dans la table des matières. Dans le diocèse de Senez existe effectivement un prieuré de Lérins, dit le Mousteiret, dans la commune de Peyroules, le Moustiers d’Aups ou Mosterium Alpium cité sous cette appellation par l’enquête de 1278 (p. 427, n° 833-834), dont le dominus abbas Lirinensis tenet prioratum dicti loci ad manum suam et ad mensam suam. En 1441, le prieuré sera réuni à celui de Gratemoine, commune de Séranon (Série H des ADAM, n° 81, p. 29). L’erreur de localisation faite par Moris va se réproduire par la suite. C’est ainsi que Abbayes et Prieurés (p. 171) reconnaît le prieuré du Mousteiret de Lérins au Brusquet. L’Atlas Historique fait de même (p. 166) mais en attribuant la titulature à saint Jean. Dans ses Souvenirs Religieux l’abbé Féraud en 1879 place également ce prieuré au Brusquet mais avoue qu’on ne possède aucun document sur sa fondation. Il reconnaît également que Gassendi n’en parle pas (p. 47).

 

Une deuxième contradiction est fournie par Emile Isnard qui situe Notre-Dame de Mannano au Mousteiret et l’église Saint-André près le Mousteiret (p. 135), puis les situe inversement (p. 299, note 3). Nous reconnaîtrons par la suite la vraie localisation.

 

75. L’ancienne église paroissiale Saint-Maurice du Brusquet

 

Jusqu’en 1844-1845, date à laquelle une nouvelle église est inaugurée dans le village, la chapelle du cimetière actuel fut la paroisse du Brusquet depuis l’origine. Elle fait partie des biens du chapitre en 1198. Implantée au haut d’un tertre et entourée du cimetière, elle offre quelques éléments que l’on peut dater du XIIIe siècle (Collier, p. 128). Si l’on examine l’extérieur du chevet plat de l’édifice, on remarque les différents agrandissements apportés au cours des siècles. A partir de son abandon comme paroissiale, elle est qualifiée de chapelle rurale lors des visites pastorales de la fin du XIXe siècle et sert de chapelle pour les enterrements.

 

L’Abbé Corriol relate la procession qui a lieu une fois par an, le dimanche qui suit la fête de saint Maurice. On y transporte la statue du saint martyr de l’église à la chapelle et une messe est célébrée avec faste [2]. L’édifice est encore aujourd’hui en très bon état.

 

76. Notre-Dame de Lauzière

 

Elle domine le village et la plaine, au sommet de la haute colline de Lauzière, lieu-dit déjà cité en 1055 sous la forme de Adelzeria (CSV II, n° 739, p. 86). L’église Sainte-Marie de Lauzière fait partie des biens du chapitre en 1198, puis reviendra dans les mains de l’évêque de Digne en 1476 (Isnard, p. 141) qui prendra le titre de baron de Lauzière. Pendant un temps, Lauzière forme un castrum à part entière. Il subsiste un reste de rempart et une belle tour ronde élevée près de l’église. Féraud rapporte que le castrum fut détruit par un violent incendie mais il est probable que c’est vers la fin du XVe siècle qu’il fut progressivement abandonné après les ravages de la peste et des bandes armées. A partir de cette époque, l’église paroissiale du castrum devient simple chapelle rurale. C’est ce que constate l’évêque lors de sa visite en 1684, nous sommes montés à Notre Dame de Lausière où il y a une chapelle proprement tenue, bien meublée, tant pour l’argenterie que pour les ornemens, entretenue par la charité des fidèles [3]. L’abbé Corriol rapporte qu’il y eut plusieurs ermites qui s’y réfugièrent à partir du 17e siècle. Les paroissiens du Brusquet y montaient souvent en procession, particulièrement en 1854 où ils déposèrent un tableau ex-voto dédiée à la Vierge qui les avait protégés du choléra. Régulièrement entretenue, l’ancienne église est toujours campée au sommet de la colline.

 

77. Notre-Dame de Mannano au Mousteiret

 

On a vu les hésitations d’Emile Isnard pour localiser cet édifice. Il en fut de même pour Victor Lieutaud et l’abbé Corriol au début du XXe siècle. Ce dernier, alors curé du Brusquet, se renseigne auprès des habitants du Mousteiret. L’un d’entre eux lui indique dans un bosquet de chênes un édifice de 6 m de long sur 5 de large et 4 de haut. Il est en mauvais état, toiture délabrée, pas de porte. La chapelle est située sur la rive droite de La Bléone car il faut du Mousteiret la traverser sur une étroite planche (p. 134). Il poursuit son enquête dans les archives et découvre un acte notarié de 1683 où le nouveau curé du Mousteiret prend possession de la cure en se rendant à N.D de Magninon, sive N.-D. la Grande ou de Grand nom. A lieu alors le cérémonial d’installation puis le retour à l’église Saint-André du Mousteiret (Corriol, p. 133). L’année suivante, 1684, François Le Tellier lors de sa visite pastorale, apprend qu’il existe une chapelle à la campagne appelée Nostre Dame de grand nom qui est la titulaire de la paroisse ny ayan qu’un tableau où on y va dire la sainte messe le jour de nostre Dame de la demi aoust. Le transfert de la paroisse semble assez récent car il est dit, église paroissiale sous le titre de saint André où la paroisse a été transférée de l’église Nostre Dame de Grand Nom.

 

Ces deux textes révèlent explicitement que Notre-Dame est la première paroisse, antérieure à celle de Saint-André du Mousteiret. D’ailleurs, dans les citations données par Emile Isnard, elle est toujours citée la première pour bien montrer son antériorité. L’évolution du nom est intéressante à suivre. Il est très probable que l’origine du vocable se retrouve dans le lieu-dit cité en 814 par le polyptique de Vadalde sous la forme d’Anana, où sont recensées plusieurs exploitations. On le retrouve ensuite, en 1198, sous la forme de Mannano. Puis, voulant certainement trouver une signification à ce nom obscur, il est transformé en Magninon (magnus nomen), traduit par Grand nom et Notre-Dame la Grande.

 

A partir du XVIIIe siècle, Notre-Dame semble avoir disparu complètement. Elle n’est citée ni par Cassini, ni par Achard et Féraud. Seul subsiste sur les cartes modernes, en face du Mousteiret, sur l’autre rive de la Bléone, le lieu-dit Notre-Dame au NE du Guéni. Nous nous y sommes rendus sur les renseignements des habitants du Mousteiret et avons eu la surprise de découvrir une chapelle en très bon état. L’édifice est situé à l’aplomb d’un plateau dominant la berge droite de la Bléone. En parfait état, il a été restauré il y a quelques années par les propriétaires. Orienté à 70 °, il mesure extérieurement 5,50 sur 5 m. L’appareil est en tout venant et ne présente aucun élément de l’appareil antérieur. L’intérieur présente une seule travée voûtée en berceau. Il est orné d’un autel formé d’un massif en béton surmonté d’une belle table en bois décorée sur laquelle est posée la pierre sacrée qui semble d’origine. L’épaisseur des murs est de 0,44 m. ce qui indique une couverture en charpente à l’origine.

 

Les alentours de la chapelle recèlent quelques fragments de tegulae. Si l’on peut être assuré que l’Anana de 814 correspond au site de la chapelle, il existerait là une occupation gallo-romaine, carolingienne, poursuivie au début du deuxième millénaire par une église paroissiale. La présence des moines de Saint-Victor aux VIIIe-IXe siècles, l’existence d’un clerc à Anana, pourraient inviter à y déceler un premier lieu de culte carolingien. L’édifice n’est pas orienté, bien que déjà cité en 1198 à l’époque romane. Est-ce un indice de son antériorité à une période où l’on ne se souciait pas d’orienter les églises ?

 

Autres chapelles

 

78. La chapelle Saint-Joseph au Brusquet.

 

L’abbé Corriol (p. 171-173) révèle son origine, construite par les habitants en 1653-1654. Lors de la même visite de l’évêque en 1684, celui-ci confirme, une chapelle dédiée à saint Joseph sur le milieu du village bastie par les habitans. C’est là qu’il revêt les habits sacerdotaux pour se rendre en procession à l’église paroissiale. La chapelle fut vendue en 1846 à la commune pour financer une partie de la construction de la nouvelle église et transformée en salle de classe et maison d’habitation pour l’instituteur.

 

79. Les chapelles du Mousteiret.

 

C’est toujours lors de la même visite de 1684, que le curé du Mousteiret, outre Notre-Dame de Grand Nom nommée en premier, cite : la seconde sous le titre de Nostre Dame des Sept douleurs à une bastide laquelle est aussi sans ornemens. La troisième est aussi à une bastide laquelle est sous le titre de saint Joseph et de saint Jean Baptiste, laquelle est ornée de tout ce qu’il faut pour dire la sainte messe excepté un calice. La quatrième est sous le titre de saint Jean Baptiste du Serre où il n’y a point aussi des ornemens. Seule celle de Saint-Jean-Baptiste est citée lors des visites pastorales du XIXe siècle et est encore en état. L’abbé Corriol a relevé une première citation en 1560 (p. 174). Petit édifice orienté au nord, il ne semble pas remonter à une époque antérieure.

 

Synthèse

 

L’église Notre-Dame du Mousteiret, dite de Mananno, offre toutes les caractéristiques d’une église fondée à l’époque carlingienne. Elle va rester, malgré l’éloignement, la paroisse jusqu’au XVIIe siècle. Son histoire est exemplaire.

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[1] Isnard Emile, p. 135. Egalement M.-M. VIRE, BSSL, 1992, T 316, p. 61.

[2] Abbé J. CORRIOL, Essai de monographie. Le Brusquet, Lauzière, Le Mousteiret, Sisteron, 1909, p. 137-138.

[3] ADAHP 1 G 5, f° 76-78.

 

Voir site Dignois