Daniel Thiery

Châteauredon,

 

CHATEAUREDON

 

Faisait partie du diocèse de Riez et de la viguerie de Digne, aujourd’hui dans le canton de Mézel. Cette commune est établie au sud de Digne et au Nord de Mézel et arrosée par l’Asse. Elle est essentiellement composée de grandes collines boisées coupées par de profonds vallons. Le terroir, de 1053 hectares, n’a jamais abrité plus de 150 habitants, en 1315 et en 1851. En 1471, il n’y avait plus que 30 habitants (Atlas, p. 171). Jusqu’au XVe siècle, elle était composée de deux communautés ou castra, le castrum de Corneto et le castrum de Sullia (Enquêtes de 1252, n° 523 et 524, p. 351). Ils sont desservis tous deux par un prior de Corneto et un prior de Solia (Pouillés, 1274 et 1351, p. 107 et 111). Est également citée en 1274 une ecclesia Sancti Johannis de Corneto tenue par un rector. Enfin, la chapelle Saint-Michel de Cousson jouit d’un statut particulier.

 

110. Notre-Dame de Cornette

 

Avant de devenir le castrum de Corneto cité au XIIIe siècle, Cornette fut d’abord, comme le qualifie Bartel, un vicus qui vit la naissance du célèbre saint Maxime, abbé de Lérins et évêque de Riez au Ve siècle [1]. Il semble que le lieu n’ait pas été abandonné durant les siècles suivants puisqu’on le retrouve ensuite comme castrum. Il est aux mains de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille en 1252, castrum de Corneto, majus dominium castrum tenetur pro monasterio Massilie (Enquêtes, n° 351, p 523). L’ecclesia de Corneto est encore citée en 1351 par les Pouillés (p. 111), puis va laisser la place à une unique église paroissiale, celle du castrum rotundum, de Châteauredon, dédiée, comme il se doit, à saint Maxime. Devenue simple chapelle, elle est qualifiée de rurale au XIXe siècle. C’est seulement à ce moment-là que l’on apprend qu’elle est dédiée à Notre-Dame du Mont Carmel, vulgairement appelée de Cornette. La tradition porte que cette dernière a été bâtie sur le lieu même où est né St Maxime ; on ajoute qu’il y est mort [2]. Elle est aujourd’hui en ruine.

 

111. La cella Saint-Martin de Solia

 

Aujourd’hui Suyès, Sueuil pour Cassini, lieu-dit où subsistent quelques ruines, situé à 975 m d’altitude et à 3 km au NE de Châteauredon, a été, comme on l’a dit, un castrum et une communauté jusqu’au XVe siècle. Il fut le siège d’une cella de l’abbaye Saint-Victor, citée en 1079, 1113 et 1135, sous l’appellation Solia avec une église sous la titulature de saint Martin, cellam sancti Martini de Solia [3]. Comme le castrum de Cornette, Solia est dans la main des moines de Saint-Victor comme il est dit expressément dans une charte du début du XIIIe siècle : que les terres au quartier de Solia appartiennent au monastère ainsi que les hommes qui les exploitent [4]. Mais les moines avaient déjà reçu des terres en 1010, 1035, 1040 et 1045 à Solia. Nous le verrons à propos de Saint-Michel de Cousson lors des différentes donations faites à cet autre prieuré. La communauté qui comptait 25 feux en 1315, soit 125 habitants, est décimée à la fin du XVe siècle. Le petit fief qu’il constituait est alors rattaché à Châteauredon et l’habitat est partiellement abandonné. Il n’en subsiste plus que des ruines et l’église a disparu. Il faudrait peut-être la situer à 300 m au NE des ruines du village, là où la CAG signale des tombes peut-être médiévales (n° 054, p. 138).

 

112. La chapelle Saint-Jean

 

Elle est citée en 1274 par les Pouillés (p. 109), sous l’appellation d’ecclesia Sancti Johannis de Corneto. Gallia ajoute qu’elle est dirigée par un rector (GCNI, Instr. Riez, XXV, col. 386). L’auteur d’Abbayes et Prieurés (p. 61) y reconnaît un prieuré, mais sans dire de qui il dépend. Il n’est plus cité par la suite, sauf en 1860 où il existe une chapelle rurale sous le titre de Jean-Baptiste (cadastre de 1812, section B, parcelle 267). Aujourd’hui en ruine, la chapelle est située près du ravin de St Jean, en plein champ. Si son existence est assurée au XIIIe siècle, il est possible, vu sa titulature et son implantation en milieu ouvert, qu’elle soit antérieure à l’enchâtellement. D’ailleurs, elle est dite de Corneto et non de Châteauredon, sachant combien Cornette est antérieur à Châteauredon.

 

113. La chapelle Saint-Michel de Cousson, haut lieu de pèlerinage

 

Cousson est une montagne qui culmine à 1516 mètres d’altitude sur la commune d’Entrages, dominant Digne et sa plaine situés au nord. Légèrement en contrebas au sud, sur une arête rocheuse, séparée par un ravin du sommet, mais sur le territoire de Châteauredon, s’élève une chapelle qui fait l’objet d’un pèlerinage. Le fait que le sommet du Cousson soit sur Entrages a entraîné pour certains auteurs la localisation de la chapelle sur cette commune. C’est ainsi que Féraud place Saint-Michel dans le diocèse de Digne alors qu’il fait partie du diocèse de Riez, l’auteur d’Abbayes et Prieurés faisant de même, s’étant fié à Féraud.

 

Le cartulaire de Saint-Victor fournit plusieurs chartes faisant état des donations faites en faveur des moines et de la cella de Saint-Michel de Cousson. En voici les principales que nous avons pris soin de traduire.

 

vers 1010 (II, n° 756, p. 100).

Moi Adalgarde, avec mes fils Archimbald, Guillem, Hugues, Féraud, nous faisons donation, inspirés par la grâce, à Dieu et à Saint Victor, martyr très glorieux du monastère de Marseille, de la cella qui est construite sur le mont Curson en l’honneur de saint Michel, qui est de notre alleu qui est sis dans le comté de Riez, dans le lieu qui est dit Solia.

1035(II, n° 743, p. 91-92)

Au nom de la sainte et indivisible sainte Trinité. Moi, Almérade, prêtre, largement pourvu par la miséricorde de Dieu, j’ai édifié une église sur le haut du mont qui est appelé Curson, en l’honneur de sainte Marie, mère de Dieu et toujours vierge, et en l’honneur du bienheureux archange Michel, et en l’honneur de saint Victor, du monastère de Marseille, et en l’honneur de saint Pierre, prince des apôtres et en l’honneur de saint Benoît abbé, le père des moines très saints et consacrés. Moi, Bernard, évêque et Jaudalus, par la grâce de Dieu évêque de Toulon, et le seigneur Isarn, père abbé du monastère de Marseille, avec tous les autres clercs et moines et chanoines, pour l’oeuvre du monastère, approuvons. Ce sont les cinq autels que, comme nous le disons, nous avons consacré en l’honneur des saints. Nous donnons et cédons la dite église avec ses autels au monastère susdit de saint Victor, avec tous les biens de ladite église. Moi, Almerade, je donne, moi aussi Bernard évêque j’affirme et corrobore. Donc, moi ledit Almérade prêtre donne à ladite église ce qui m’est venu par héritage de mes parents, qui fait partie de l’alleu qui est dit Airamon ou autrement dit Solia ; et en ladite montagne dite de Curson dont je jouis je donne et cède, soit en descendant le mont par le lieu-dit les Clapiers jusqu’à la rive appelée Aquas Calidas (Eaux Chaudes) et puis monte sur le mont pour redescendre au dit lieu Airamon (ou Solia). Et dans la villa nommée Tragilas (Entrages), deux cabanes, une de Pons, l’autre d’André, et un jardin.

1040 (II, n° 744, p. 92-93).

Moi Guillaume et mon épouse du nom de Hetbila, nous faisons donation au monastère de Marseille, à la cella qui est construite sur le mont Curson en l’honneur de saint Michel, de notre alleu qui est situé dans le comté de Digne, au mont appelé Curson, au pied du mont dit Podius Regalis ; à savoir, une terre, laquelle terre nous l’avions acquise de notre fidèle du nom d’Ansulfe, et une autre de notre alleu qui est situé dans le lieu appelé Vallis Justini (Vallon de Justin au sud de Digne et non Saint-Juers comme le suggère Guérard).

Vers 1070 (II, n° 753, p. 98-99).

Moi Isoard, fils d’Ermangarde et Pierre, fille de Béatrix, donnons au monastère de Marseille et au seigneur abbé Bernard, l’église Saint-Pierre qui est dans le comté de Riez, dans la villa appelée Teglas, la troisième partie de ladite église et de tout ce qui lui est adjoint, en dîmes, en primeurs, en cimetières, en offrandes pour les vivants et pour les morts, en vignes, jardins, terres cultes et incultes, en maisons et hameaux. Et sur le vu de ce que nos pères ont concédé, nous confirmons la possession par les moines de Saint Michel archange qui est sur le mont Curson, où bon nombre de nos parents y dorment.

XIe (II, n° 754, p. 99).

Moi Guillaume je donne à saint Victor et à saint Michel qui est sur le mont Curson, quelque chose de mon alleu acquis par la paix, ce qui est planté auprès de la vigne du prêtre Pons.

XIe (II, n° 755, p. 99-100).

Moi Garin, je donne à l’église Saint-Michel qui est sur le mont Curson, quelque chose de mon héritage, c’est-à-dire une modiée de vigne plantée dans le castrum nommé Montaniago (Montagnac, canton de Riez).

 

Tous les auteurs font remonter la création de la chapelle à l’année 1035, se basant uniquement sur le texte de cette année (n° 743). Pourtant un texte antérieur, celui de (vers) 1010 (n° 756), fait clairement constater que la cella édifiée sur le mont Courson existe déjà à cette date avant d’être donnée aux moines de Saint-Victor. Elle appartient à des laïcs comme bien souvent en ce début du XIe siècle où l’on voit des personnages influents faire don d’églises, de cellae et des biens en dépendant aux diverses abbayes. En 1035, le prêtre Almérade rappelle qu’il a édifié une église sur le mont Courson et les évêques de Digne et de Toulon en présence du père abbé de Saint-Victor viennent la consacrer et approuver la donation. S’ensuivent plusieurs autres donations de biens effectuées par plusieurs personnages. L’un d’entre eux, Isoard, en 1070, fait également don d’une église et ajoute que bon nombre de ses parents dorment près de l’église Saint-Michel.

 

Il existait donc une première cella et sans doute également une église sur ce mont Curson. Accaparées par des laïcs lors des troubles du Xe siècle, elles reviennent dans le giron des moines. Sans doute en ruine, après un abandon de 150 ans, l’église est reconstruite par Almérade et consacrée par deux évêques. Un fragment de dalle sculptée incorporé dans la façade de la chapelle est daté par les archéologues du haut Moyen Age et en 1818 on a découvert une nécropole formée de caissons en lauzes (CAG, n° 054, p. 138-139).

 

La chapelle va faire l’objet d’un pèlerinage, sans doute depuis sa création. Le premier à le révéler est Gassendi dans sa Notice de l’Eglise de Digne en 1654 : on s’y rend en procession de très grand matin, ou le jour de la fête de l’Apparition du saint archange, ou l’un des jours suivants, et principalement le mardi de la Pentecôte. En 1846, F. Guichard rappelle l’acte de donation de 1035 et relate que la population de Digne et celle de plusieurs villages voisins se rendent processionnellement chaque année à une chapelle qui se trouve placée aujourd’hui sous l’invocation de saint Michel [5]. L’abbé Féraud dans ses Souvenirs Religieux (p. 23-25), donne la traduction du texte de 1035 et cite Gassendi. Les visites pastorales de la fin du XIXe siècle confirment la poursuite du pèlerinage qui a encore lieu aujourd’hui. La chapelle a été restaurée en 1894 et 1983 [6].

 

Synthèse

 

Avec Saint-Michel de Cousson nous sommes en présence d’un haut lieu, au sommet d’une montagne qui semble avoir été investie par des hommes pieux pour y révéler la présence divine depuis un temps fort long, certainement déjà à l’époque carolingienne et peut-être avant si la dalle sculptée date de la période mérovingienne. Saint-Michel fait partie de ces sites sacrés de hauteur qui marquent de leur empreinte un territoire et les hommes qui l’habitent. Il faut également examiner attentivement les sites de Saint-Jean et de Cornette qui semblent être antérieurs à la fondation du castrum de Châteauredon.

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[1] Nous ne citerons que BARTEL, p. 111, qui fait naître Maxime dans le vicus de Corneto seu castro Rotundo. Ainsi que GCN, I, Riez, col. 565 à 569. Cette origine est tirée de sa Vie écrite au VIe siècle par Dynamius.

[2] Visite pastorale du 22 juin 1860 (ADAHP, 2 V 89).

[3] CSV 2, n° 843, p. 218, n° 848, p. 238, n° 844, p. 227.

[4] CSV n° 983, p. 433 (1211-1213) : quicquid homines de Solia, qui proprie universi ad monasterium ipsum pertinere noscuntur.

[5] GUICHARD F., Essai historique sur le cominalat dans la ville de Digne, Digne, 1846, p. XLV-XLVI.

[6] Plusieurs sites Internet sur le site de la chapelle.

 

Voir site Dignois