Daniel Thiery

Clamensane

 

CLAMENSANE

 

Faisait partie du diocèse de Gap et de la viguerie de Sisteron, aujourd’hui dans le canton de La Motte-du-Caire. La commune s’étend de chaque côté de la rivière Sasse jusqu’à l’entrée des gorges conduisant dans le bassin de Bayons. La vallée, relativement large aux abords du village, offre des terres arables. La rive gauche de la rivière présente une zone de collines également propices aux cultures et à l’élevage. La rive droite offre une pente plus abrupte où s’étagent des petits plateaux favorables également à la colonisation. Les deux zones sont investies par de petits hameaux et des fermes isolées. Aucune donnée n’est fournie antérieurement au castrum. Ce n’est qu’au XIIIe siècle que nous apprenons que les Hospitaliers et l’Ile Barbe ont investi le terroir [1].

 

116. Notre-Dame d’Alamond à La Clastre

 

Quand les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem fondent en 1149 leur première commanderie en remontant la Durance, ils choisissent d’abord Manosque, puis immédiatement après Claret, siège avec Le Monêtier-Allemont de l’ancienne station romaine d’Alabons [2]. La commanderie de Claret fonde, on ne sait à quelle date, un membre à Clamensane. Il est cité cependant en 1237 [3]. On n’a plus de nouvelle de lui par la suite. Il est probable qu’à la suite de la peste, la commanderie de Claret ayant été rattachée à celle de Gap, le membre de Clamensane a été abandonné.

 

Le seul souvenir laissé par les Hospitaliers de Clamensane réside en un site dit la Clastre situé sur la rive droite du Ravin des Naisses, à l’endroit où il rejoint la Sasse. Le cadastre de 1734 cite une terre à la Clastre confrontant de tous côtés des clapiers et Notre Dame d’Alamond. Une autre terre confronte le chemin allant à Notre Dame [4]. Il faut relever la correspondance entre Alabons et Alamond. Les Hospitaliers de Claret en fondant une église à Clamensane lui ont donné le nom du site qu’ils occupaient à Claret et dont il ne subsiste que le toponyme Notre Dame, concrétisé aujourd’hui par un oratoire élevée en l’honneur de la Vierge et par des fragments de tegulae. Les habitants de Clamensane n’avaient pas perdu le souvenir des Hospitaliers puisqu’ils ont élevé une croix sur le site même en 1883 portant sur le pilier l’inscription : EN MEM. / DES / HOSPITAL. / DE ST JN DE JER / 1883. L’abbé Colomb, dans sa notice de 1862, relate que les paroissiens s’y rendaient en procession et qu’on découvrait des ossements sortant de terre près des ruines de la chapelle [5]. Aujourd’hui, tout a disparu, il ne reste que la croix et le toponyme La Clastre.

 

117. Notre-Dame d’Espinasse

 

C’est une possession de l’abbaye de l’Ile Barbe de Lyon. Une bulle de Lucius III du 11 mai 1183 confirme cette possession, ecclesiam de Clemensana et cappellam dicto castro [6]. Elle est encore citée en même temps que les Hospitaliers au XIIIe siècle dans un acte de 1237 [7]. Les moines avaient fondé leur prieuré à l’emplacement du village actuel. Mais celui-ci n’existait pas à cette date, il était perché à La Roche, site le dominant, avec le château et une église dédiée à Saint-Martin. A partir du XVIe siècle, le village perché va être abandonné et les habitants vont progressivement descendre vers le site du prieuré beaucoup plus commode, proche de la rivière pour s’alimenter en eau. L’église du castrum se dégrade, surtout au cours des guerres de Religion, la chapelle du prieuré devient d’abord chapelle de secours, puis au XIXe siècle sera entièrement rebâtie pour devenir église paroissiale à part entière.

 

118. La chapelle Saint-Amand, lieu de pèlerinage sur un site antique

 

Elle est signalée en 1600 comme faisant l’objet d’une procession par les paroissiens [8]. Achard la cite et elle figure sur Cassini. A la même époque, le 18 mai 1786, permission est donnée par l’abbé de La Villette, vicaire général, au curé de Clamensane de conduire processionnellement sa paroisse à la chapelle de St-Amant le lendemain de la Pentecôte, d’après l’usage et suivant un vœu [9]. Féraud confirme la procession : on trouve sur une montagne, à deux heures du village, une chapelle dédiée à Amand, qui est fort ancienne et en grande vénération dans la contrée.

 

En effet la chapelle est située à près de 1300 mètres d’altitude à l’aplomb d’une falaise. Elle est implantée sur l’ancienne frontière séparant l’évêché d’Embrun de celui de Gap et également à l’époque romaine frontière séparant la Provincia des Alpae Maritimae. Avant Auguste et la création de la province des Alpae Maritimae, cette frontière séparait la Provincia du royaume de Cottius, vaste territoire du nom des Alpes cottiennes s’étendant sur les deux versants des Alpes et dont la capitale était Suse. Sous Auguste, le royaume de Cottius allié de Rome conserva son indépendance et fut déclaré province impériale sous Néron en l’an 36. On peut suivre cette ancienne frontière en remontant vers le nord et reconnaître deux autres points remarquables placés sur des sommets, appelés posterles, l’un au Caire, l’autre à Faucon-du-Caire [10]. En descendant vers le sud, la frontière franchit la Sasse à la sortie des gorges de Bayons, exactement à la Tour de Bédouin où s’élèvent les restes d’une tour, puis en remontant sur Esparron-la-Bâtie passe encore à une pousterle, suit la crête des Gardes et celle de l’Oratoire pour aboutir au sommet de l’Oratoire (2072 m).

 

Ces posterles ou postes de surveillance pourraient être alors l’œuvre des Romains à un moment où les Alpes cotiennes n’étaient pas encore les alliées de Rome. Guy Barruol observe chez les Romains un nombre important de monuments-frontières, qui, dans la désignation des limites leur servaient de points de repères fixes et inamovibles, par exemple des tombeaux monumentaux [11]. Le site de Saint-Amand pourrait se révéler être l’un d’entre eux, on y découvert des fragments de tegulae et des tombes. Le site aurait été repris ensuite lors de la christianisation pour sacraliser un monument païen, tombeau ou petit temple. L’attrait de la population vers ce haut lieu, dans les deux sens du terme, ferait ainsi suite à une tradition dont elle aurait perdu l’origine et le sens premier. Le pèlerinage avait été abandonné dès le début du XXe siècle. Il vient de reprendre après la restauration de la chapelle effectuée en 1999-2000.

 

Synthèse

 

Notre-Dame d’Alamond ne présente pas d’indices formels pouvant indiquer une fondation antérieure à celle des Hospitaliers, de même pour Notre-Dame d’Espinasse. Le site de Saint-Amand, par contre, se révèle exceptionnel par les possibilités qu’il soulève.

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[1] Reprise de notre texte paru dans les Chroniques de Haute Provence, n° 358, juillet 2007, « Eglises et prieurés ruraux (VIIIe-XIIe siècles) dans les cantons de la Motte-du-Caire et de Turriers », p. 141-142.

[2] CAG, p. 141, n° 058.

[3] BEAUCAGE, Visites générales des commanderies de l’ordre des Hospitaliers dépendantes du grand prieuré de Saint-Gilles (1138), Aix-en-Provence, 1982.

[4] Cadastre de 1734, f° 89, archives de la mairie.

[5] COLOMB, abbé, Notice sur la commune de Clamensane, manuscrit de 1861 conservé à la mairie.

[6] FILLET L. abbé, L’ile Barbe et ses colonies du Dauphiné, Valence, 1895-1905, p. 13 et 92.

[7] RACP, p. 372-373.

[8] Notice sur la commune et la paroisse de Clamensane, abbé Colomb, 1861, manuscrit déposé à la marie de Clamensane. Voir également l’Etude documentaire de la Chapelle Saint-Amand, N. Michel d’Annoville, SRA, 1999.

[9] ADHA G 974.

[10] La posterle du Caire ou plutôt ici postelle est située à 1531 m d’altitude aux confins de quatre communes dit les Quatres Bornes. Le terme apparaît dès le début du XIe siècle et figure très souvent sur les cartes IGN au 1 : 25.000, toujours dans les zones montagneuses et sur les sommets frontaliers. Le manque d’étude archéologique sur ce phénomène incite à la recherche.

[11] BARRUOL Guy, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule, Paris, 1975, p. 117.

 

Voir site Dignois